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Repas familial.. © Inra, MAITRE Christophe

« A table les enfants ! » : enquête sur les patrimoines alimentaires enfantins

Les goûts et les représentations des enfants en matière d’alimentation sont influencés, de manière parfois contradictoire, par l’alimentation et la position sociale de leurs familles. C’est ce que révèle une vaste enquête de terrain menée par une sociologue de l’Inra de Versailles-Grignon auprès d’une centaine d’enfants âgés de 10 à 12 ans. Un exemple surprenant : la consommation secrète et détournée de nouilles chinoises comme friandises, à la récréation ou à la sortie des classes en élémentaire. Ces résultats viennent d’être publiés dans la revue Anthropology of Food.

Mis à jour le 12/11/2015
Publié le 12/11/2015

A table les enfants ! Une interjection qui porte en elle la marque du repas quotidien à la française. Mais qu’en disent les enfants, à travers les plats qu’ils préfèrent, les représentations qu’ils en ont, les discours qu’ils tiennent, ou en encore l’apprentissage qu’ils en font. C’est ce rapport à l’alimentation qu’une chercheuse de l’Inra de Versailles-Grignon a exploré auprès de jeunes filles et garçons d’âge scolaire et dont il nous livre aujourd’hui les résultats.

Au cœur de l’étude

 Durant une année, observations et enquêtes ont été réalisées auprès de 119 enfants âgés de 10 à 12 ans, répartis dans cinq classes de 6ème et CM2. Leurs établissements scolaires, école primaire et collège, étaient situés au nord-est de Paris, dans un quartier populaire en cours d’embourgeoisement dont un tiers de la population était d’origine étrangère. Plus des ¾ des enfants interrogés étaient des enfants de migrants, c’est-à-dire avec au moins un parent né à l’étranger, du fait du contournement de la carte scolaire par les familles les plus aisées, notamment au collège. L’appartenance sociale des élèves était liée à l’origine géographique de leurs parents : plus on descendait dans l’échelle sociale, plus la part de migrants augmentait.

Le dîner, à table et en famille

Pour la majorité de ces enfants, le repas du soir est pris à la maison, entre 19h et 20h. Il se déroule à table, en famille ou parfois, entre frères et sœurs, sans les parents, lorsque la famille est nombreuse ou lorsque les parents ont des horaires professionnels décalés. Manger hors de table est rare et concerne essentiellement les enfants des familles les plus favorisées dans lesquelles le repas a tendance à se déstructurer, mais se prend loin de la télévision. A l’inverse les enfants des familles les moins favorisées sont les plus assidus à table face au petit écran. Celui-ci occupe une place dominante dans le quotidien des milieux populaires, jouant également un rôle social important chez ces élèves.
Dresser la table, faire la cuisine mais aussi le ménage, la vaisselle… n’a pas le même sens selon les familles. En milieu populaire et migrant, les enfants sont plus souvent pleinement impliqués dans le partage du travail domestique avec les adultes. Dans les classes supérieures qui ont la possibilité d’externaliser les tâches domestiques les moins valorisées, les enfants bénéficient d’un apprentissage plus ludique des plaisirs de la table et de la cuisine.

Les goûts, entre héritage familial, culturel et social

Force a d’abord été pour la sociologue de constater, que les enfants de familles populaires françaises comme ceux de petite classe moyenne d’immigration ancienne, privilégient les plats populaires typiquement français (steak-frites et autre poulet-frites ou encore cordon bleu), intériorisant ainsi le modèle d’aspiration à la culture populaire qui domine leur groupe d’âge. A l’opposé, les enfants des milieux les plus favorisés, quelle que soit leur origine, ne mentionnent jamais le steak-frites dans leurs préférences familiales mais se prononcent pour des plats plus raffinés et/ou plus diététiques. Les enfants d’ouvriers d’immigration plus récente préfèrent, quant à eux, les plats traditionnels du pays d’origine de leurs parents, manifestant ainsi leur adhésion aux valeurs familiales puisque leurs parents sont aussi ceux qui pratiquent le plus la cuisine du pays.
Plus encore, elle a mis en évidence que si les enfants s’approprient les valeurs familiales, ils les reproduisent jusque dans le vocabulaire utilisé pour décrire le contenu du dîner familial. Les enfants de migrants et de milieu populaire restituent plutôt ce contenu sous forme de menu en évoquant les aliments sous leur forme cuisinée, se référant consciemment ou non au « parler » culinaire et à la structuration typiquement française des repas. Au contraire, les enfants des milieux les plus favorisés tendent à décrire le contenu du repas à travers une liste succincte de produits, sans forcément les associer entre eux, parfois sous leur forme crue tendant à les réduire à leur valeur nutritive. Ils traduisent souvent dans leur discours les recommandations nutritionnelles que leurs parents mettent en œuvre. Cette apparente contradiction renvoie aux nouvelles valeurs diététiques de l’élite centrées sur un discours savant autour de l’aliment, plus nutritionnel que culinaire, qui domine le discours des enfants issus de ces milieux.
Les sodas sont très présents dans les menus décrits par les enfants de milieu populaire mais filles et garçons se distinguent : les unes, évoquant la minceur féminine les évitent ; les autres, se retranchant derrière la virilité sportive masculine les revendiquent.

L’autre patrimoine alimentaire des enfants : les nouilles chinoises de la cour de récré

A la faveur des débats avec les élèves, l’enquêtrice a vu émerger, de manière surprenante, les nouilles chinoises que les enfants (surtout en élémentaire), consomment à la récréation ou à la sortie des classes. Détournées de l’usage qu’en font les adultes, elles sont consommées crues, entre copains et de manière plus ou moins secrète. Comme les chips, les sucreries et autres biscuits, elles permettent de concrétiser et d’entretenir des liens au sein du groupe d’enfants qui interfèrent alors librement avec leurs propres objets d’intérêt.
De manière tout à fait novatrice, cette étude de terrain révèle la manière dont les goûts des enfants et plus largement, les constructions de leur rapport à l’alimentation sont imprégnées par l’appartenance sociale de leurs familles, et notamment chez les enfants de migrants, par l’intégration de modèles concurrents. Plus encore, elle invite à dépasser le seul critère de l’âge et à réintroduire celui des classes sociales dans l’analyse des pratiques enfantines.

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Inra service de presse (01 42 75 91 86)
Département(s) associé(s) :
Sciences sociales, agriculture et alimentation, espace et environnement
Centre(s) associé(s) :
Versailles-Grignon

Référence

Christine Tichit. Du repas familial au snack entre copains : le point de vue des enfants sur leur alimentation quotidienne (enquête en milieu scolaire à Paris, France). From the proper meal at home to secret snacks with friends: kids’ vision of eating (a survey in Parisian schools, France). Anthropology of Food, 2015